Un vert hiver d’Irlande

Quand Joyce publia le recueil de nouvelles Gens de Dublin, en 1914, l’Irlande n’était pas indépendante. Elle venait d’accéder à l’autonomie, mais il lui faudrait attendre encore huit ans avant de larguer sans remords – sauf pour deux tiers de la province d’Ulster – les amarres de la tutelle britannique. James Joyce l’avait quittée depuis longtemps déjà, fuyant les maux qu’il dénonce : misère matérielle et stupeur culturelle sous l’emprise coloniale, alcoolisme et maltraitance, misère sexuelle et radicalité politique sous la poigne de fer de l’Église catholique locale. La fin de la nouvelle « Les morts » proposée ici, elle-même la dernière du recueil, est son hommage quand même d’exilé volontaire à sa paralytique patrie.

La VF.

Le héros, Gabriel Conroy, professeur d’anglais, participe avec sa femme Gretta au traditionnel dîner dansant de début janvier chez ses vieilles tantes. Au contraire de l’auteur, et malgré sa préférence pour tout ce qui vient du continent et sa formation universitaire britannique, il n’a pas quitté sa ville et son pays. Certes il a réussi, et publie des chroniques littéraires dans un grand quotidien unioniste de Dublin, mais il est paralysé, lui aussi, prisonnier des glaces d’un mariage que le temps a désenchanté. Le mal de l’Irlande est aussi le sien.

Gabriel l’intello a beau être celui qui instruit les autres, il va connaître, par une révélation que sa femme lui fait cette nuit-là, au son feutré de la neige tombant sur le monde, une de ces « épiphanies » intimes qui furent déterminantes dans la formation de Joyce, l’écrivain.

Le texte en VO : fin de « The Dead », dernière nouvelle de Dubliners (1914), de James Joyce, écrite à Trieste en 1907.
On l’entend aussi en partie à la fin du long métrage que John Huston a tiré de cette nouvelle juste avant de mourir (The Dead, 1987, en VF Gens de Dublin). Par la lumière voilée qui émane d’elle tout au long du film, Anjelica Huston, fille du réalisateur, y rend sensible la force émotionnelle du personnage de Gretta. Pour Gabriel et pour le spectateur, elle est l’Irlande.

Le dernier paragraphe de ce texte est l’aboutissement d’une longue histoire. Pour en savoir – et en entendre – plus, en anglaisFrom Homer to Joyce: when Father Zeus snows on the Dead.

Elle dormait.

Appuyé sur un coude, Gabriel la regardait sans rancœur, contemplant ses cheveux emmêlés et sa bouche entrouverte, écoutant le rythme profond de sa respiration. Ainsi, elle l’avait vécu, cet amour-là : un homme était mort pour elle. Gabriel ne souffrait presque plus, désormais, en pensant au rôle dérisoire qu’il avait joué, lui son mari, dans sa vie. Il la regardait dormir comme s’ils n’avaient jamais connu, elle et lui, la vie conjugale. Ses yeux curieux s’attardèrent longtemps sur son visage, sur ses cheveux. Songeant à ce qu’elle avait dû être aux premiers temps de sa beauté adolescente, il fut pris en son âme d’un sentiment étrange d’amicale pitié. Il lui répugnait de reconnaître, même à part soi, que le visage de sa femme n’était plus beau, mais ce visage, il le savait, n’était plus non plus celui pour lequel Michael Fury avait bravé la mort.

Peut-être ne lui avait-elle pas tout dit. Il porta son regard vers le fauteuil où elle avait jeté une partie de ses vêtements. Le cordon d’un jupon pendait au plancher. Un bottillon se tenait debout, la tige mollement rabattue ; son camarade gisait sur le flanc. Gabriel songea avec étonnement aux émotions qui bataillaient en lui une heure plus tôt. Qu’est-ce qui les avait déclenchées ? Le dîner donné par sa tante ? Son propre discours absurde ? Les toasts ? Les danses ? Les au revoir joyeux dans le hall ? Le plaisir de marcher dans la neige le long du fleuve ? Pauvre tante Julia ! Elle aussi, bientôt, serait une ombre auprès de l’ombre à cheval de Patrick Morkan. L’air d’égarement qui était passé sur son visage alors qu’elle chantait Parée pour la noce n’avait pas échappé à Gabriel. Bientôt, peut-être, serait-il assis dans le même salon, vêtu de noir, son chapeau de soie sur les genoux. Les volets seraient baissés, et tante Kate, assise à ses côtés, lui raconterait la mort de Julia, en pleurant et en se mouchant le nez. Il chercherait en lui des paroles capables de la consoler et en trouverait seulement de bancales et inutiles. Oh oui, cela arriverait très bientôt.

L’air de la chambre lui glaçait les épaules. Avec précaution, il s’étendit de tout son long sous les draps, au côté de sa femme. L’un après l’autre, ils devenaient tous des ombres. Mieux valait partir hardiment pour le grand voyage, dans la splendeur de la passion, que de connaître la lente et lamentable flétrissure de la vieillesse. Il songea à elle, qui reposait près de lui, à la vision qu’elle avait gardée dans son cœur pendant tant d’années : celle des yeux de l’homme qui l’aimait, lui disant qu’il ne désirait pas vivre.

De grosses larmes remplirent les yeux de Gabriel. Lui-même n’avait jamais éprouvé un tel sentiment, pour aucune femme, mais cela ne pouvait être que l’amour, il le savait. Les larmes s’accrurent encore dans ses yeux, et, à la semi-obscurité, il s’imagina voir la silhouette d’une jeune homme debout sous un arbre dégoulinant de pluie ; d’autres silhouettes se tenaient près de lui. L’âme de Gabriel avait approché les lieux où séjournent les vastes légions des morts. Il percevait, sans pouvoir vraiment l’appréhender, leur existence vagabonde et tremblotante. Il sentait sa propre identité se dissoudre dans un monde gris, impalpable ; le monde réel lui-même, qu’un jour ces morts avaient fait croître, dans lequel ils avaient vécu, perdait sa forme et sa substance.

De petits coups légers frappés au carreau lui firent tourner la tête. La neige avait recommencé. Dans un demi-sommeil, il regarda la chute oblique des flocons noir et argent contre le réverbère. L’heure était venue pour lui de se mettre en route vers l’ouest. Oui, la presse avait raison ; l’Irlande entière était sous la neige. Celle-ci tombait sur chaque arpent de la noire plaine centrale, sur les collines nues ; tombait doucement sur la Tourbière d’Allen, et, plus à l’ouest encore, tout doucement, s’abîmait dans les flots noirs de la Shannon rebelle. Elle tombait, aussi, sur chaque arpent solitaire du cimetière de la colline où Michael Fury reposait. S’amoncelait contre les croix et les stèles penchées, sur les fers de lance du petit portail, sur les épineux dénudés. Son âme sombra lentement dans l’inconscience, au son léger de la neige tombant à travers l’univers, léger comme la descente, sur tous les vivants et les morts, de leur dernière fin.

« Suivre sa voix… c’était prendre avec elle l’essor exaltant d’un vol rapide et sûr. »

Quelques remarques

Michael Fury (Furey en VO – Furey et Fury se prononcent de même en anglais) est le mort des Morts, amour fantôme porté par Gretta, qui fait mesurer à Gabriel combien sa femme, qu’il tenait pour acquise (granted) dans sa vie, lui échappait. Si Gabriel le journaliste est prénommé d’après l’archange de l’Annonciation, Michael, le jeune ouvrier à l’amour pur, l’est d’après saint Michel, chef des légions célestes (voir Le tombeau des rêves).
Sa fin tragique a été inspirée à Joyce par deux Michael qu’aima sa femme Nora, morts très jeunes l’un et l’autre. Il a vu, avec un pincement au cœur, Nora pleurer sur la tombe de l’un d’eux, Michael Maria Bodkin, et en a fait un poème : She weeps over Rahoon, qu’on peut lire ici et ouïr , mis en musique par Eric Whitacre.
John Huston n’a pas usé de sa liberté d’adaptateur pour donner chair à Michael Furey. C’est un autre cinéaste, Richard Eyre, qui s’en est chargé sans le dire dans une scène de The Children Act (My Lady en VF – oh yeah), adapté en 2017 d’un roman de Ian McEwan (l’Intérêt de l’enfant en VF). Emma Thompson y joue une juge à la Haute Cour d’Angleterre, spécialisée dans les affaires familiales. De l’arrêt qu’elle rendra dépend le sort d’Adam, un adolescent atteint de leucémie, et dont les parents, témoins de Jéhovah, refusent le traitement qui pourrait le sauver.

Parée pour la noce est l’adaptation par George Linley, sous le titre Arrayed for the Bridal (la partition est ici) d’un air célèbre d’I puritani, opéra de Vincenzo Bellini créé à Paris en 1835. Il s’agit de « Son vergin vezzosa in vesta di sposa », exubérante polonaise chantée par Elvira (le texte et un son ici, et un autre son ). Inspiré d’une pièce française, I puritani se passe en Angleterre au temps de Cromwell, et raconte l’amour contrariée d’Elvira, fille de puritain, et d’Arturo, partisan des catholiques Stuarts.
Tante Julia la catholique aurait-elle pu chanter l’air ulstérien dont j’ai mis une vidéo en lien ? Il s’agit de Craigie Hills, à propos de l’exil aux États-Unis. Il m’a semblé que la virtuosité de la chanteuse évoquait bien ce que Joyce écrit de la vieille dame.

L’Irlande entière était sous la neige : Le Dublinois Gabriel Conroy n’est pas le premier personnage à porter ce nom de papier. Parmi les écrivains appréciés de Joyce, il y avait l’Américain Francis Bret Harte, célèbre en son temps pour ses récits hauts en couleur de la ruée vers l’or californienne, au pathos très dickensien. Le plus imposant de ceux-ci, Gabriel Conroy, d’abord publié en feuilleton en 1875-76, s’ouvre sur une longue tempête de neige, dans laquelle est pris un groupe mené par le héros-titre ; la neige qui recouvre comme un suaire les pentes de la sierra Nevada impose à la nature son silence de mort (en VO par ici, en VF par là). Mais Bret Harte pourrait bien ne pas être la seule inspiration météorologique de Joyce.

Des armes parlantes pour l’Irlande : Dans l’Iliade, Homère décrivait déjà une tempête de neige, comparant les flocons tombant sur les montagnes et les plaines fertiles, jusqu’à s’abîmer dans la mer, aux pierres que Grecs et Troyens se lançaient par-dessus le mur de défense des premiers.

Voir, sur ce blog, From Homer to Joyce: when Father Zeus snows on the Dead pour le texte d’Homère (Iliade, chant 12, vers 278 à 286) en grec, en anglais et en français, ainsi que pour sa traduction par Thoreau et un extrait du roman de Bret Harte, mis en regard du texte de Joyce.

Afin de dire la fertilité des plaines cultivées, Homère n’employait pas, pour une fois, l’image de la terre noire ou sombre, comme le fait Joyce (the dark central plain), mais celle de la terre grasse des champs, πίϝονα ϝέργα (pīwona werga).
Or, l’Irlande ne s’appelle pas autrement : son nom propre gaélique Éire (pron. ), Éirinn signifierait lui aussi, la terre grasse, étant selon certains de même origine indo-européenne que le grec pīn. Le futur auteur d’Ulysse avait-il connaissance de cette étymologie ?

À noter que, dans la même langue irlandaise, eire (avec un é initial bref) signifie fardeau…

Mais le nom de l’Éire a d’autres formes, son cousin grec Ιουερνία (Īwernia) et le calque latin de celui-ci, Hibernia. Or Hibernia, cela sonne comme le pays de l’Hiver, hiems ou hībernum en latin.

Ainsi, la neige « tombant à travers l’univers » à la fin de Gens de Dublin révèle autant qu’elle ensevelit. Avec l’épiphanie de Gabriel Conroy, Joyce donne ses armes parlantes à l’Irlande : la grasse et verte Érin de la tradition prend le noir et l’argent de l’Hivernie, couleurs dans lesquelles se fondent tous les vivants et les morts qu’elle porte en elle.

Un commentaire sur “Un vert hiver d’Irlande

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s