Puisqu’il faut l’appeler par son nom

Ainsi La Fontaine enfreint-il, dans les Animaux malades de la peste, le tabou qui pèse sur cette maladie épidémique qu’on redoutait de nommer. Elle était toujours d’actualité au siècle de Louis XIV ; pendant plus de quatre cents ans, de sa déclaration en 1347-52 (cinq années durant lesquelles elle fut fatale à près de la moitié de la population européenne) jusqu’à l’expédition de Bonaparte en Égypte, en passant par Marseille et la Provence en 1720, la peste bubonique a été une menace permanente, revenant périodiquement pour frapper un port, une ville et y semer la désolation… Fléau sanitaire, menace aussi pour l’ordre social : les animaux du bon Jean vont y parer à leur façon.

La fable.

Cause de la mort de 40 à 100 % des infectés (selon les formes et sans traitement), fortement contagieuse, la peste met à rude épreuve la société : les solidarités traditionnelles sont remplacées par un impitoyable confinement des contaminés – parfois emmurés jusqu’à ce que mort s’ensuive –, et l’ordre religieux cède le pas au besoin immédiat de vivre et de jouir : à peine perdait-on son conjoint qu’on se remariait, précise sans luxe de détails la romancière Fred Vargas – alias Frédérique Audoin-Rouzeau, médiéviste et archéozoologue – dans un numéro de l’émission Concordance des temps rediffusé récemment (elle y proposait aussi – en 2008, soit douze ans avant la crise du covid-19 – une cape antivirus respiratoire en prévision d’une pandémie mondiale…).

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Apparue huit siècles après la peste Justinienne, qui frappa le jeune Empire byzantin, la peste noire de la fin du Moyen Âge fut sans doute une conséquence des invasions mongoles : mondialisation, déjà, de l’Ancien Monde dans son ensemble grâce au commerce (on pense que l’Afrique fut aussi gravement touchée que le continent eurasiatique).
Mais la maladie avait sévi dès l’Antiquité, voire même avant ; les Hourrites, un peuple de l’âge du bronze proche-oriental, redoutaient Aplu, dieu de la Peste. Son nom pourrait être à l’origine de celui d’Apollon, dieu grec de la Guérison pourtant. Dans l’Iliade, c’est lui qui, de ses flèches d’argent (les « traits » célestes dont parle La Fontaine dans sa fable), envoie le fléau dans le camp des Achéens.

Au 19e siècle, à Hong-Kong, au plus fort d’une troisième vague épidémique, le médecin français Alexandre Yersin isole le bacille qui portera son nom : Yersinia pestis. Il fait aussi le lien avec les rats, qu’on voit mourir en nombre partout où le mal sévit. C’est plus tard que la puce du rat, Xenopsylla cheopis, est identifiée par le biologiste Paul-Louis Simond comme vraie porteuse de la bactérie meurtrière.
les rongeurs n’ont pas à creuser bien loin pour fournir leurs parasites suceurs en germes de mort noire : Y. pestis, précise Fred Vargas, a son nid à un mètre sous terre, dans le sol des forêts, nappe méphitique et invisible, toute proche du promeneur et potentiellement mortelle…

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Pour préserver la cohésion de leur société, les animaux pesteux de la Fable ont recours, en toute transparence, à un mécanisme classique de purgation de la violence et des conflits : la désignation d’un bouc émissaire. Le coupable idéal sera donc le moins agressif, le plus zen des herbivores – mais pas le moins reproducteur : non point le bouc, mais l’âne ! Depuis Simond et avant lui Yersin, on sait cependant que les vraies coupables de la peste sont en noir et jaune ci-contre. Sur le baudet, le haro ? Eh non !

Xenopsylla en jaune, Yersinia en noir

Publiés en 1678, les Animaux malades de la peste sont la Fable I du Livre VII des Fables de Jean de La Fontaine. En voici le texte dans l’orthographe d’époque, repris de Wikisource. Attention à l’exotique s long ſ (ſ en italique), facile pour nous à confondre avec le f, au début ou à l’intérieur d’un mot. La gravure du dessin de Gustave Doré qui a illustré la Fable en 1867 suit les commentaires.

Les Animaux malades de la peſte

UN mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en ſa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peſte (puis qu’il faut l’appeller par ſon nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Acheron,
Faiſoit aux animaux la guerre.
Ils ne mouroient pas tous, mais tous eſtoient frappez.
On n’en voyoit point d’occupez
À chercher le ſoûtien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitoit leur envie.
Ni Loups ni Renards n’épioient
La douce & l’innocente proye.
Les Tourterelles ſe fuyoient :
Plus d’amour, partant plus de joye.

Le Lion tint conſeil, & dit ; Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos pechez cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se ſacrifie aux traits du celeſte courroux,
Peut-eſtre il obtiendra la gueriſon commune.
L’hiſtoire nous apprend qu’en de tels accidens
On fait de pareils dévoûmens :
Ne nous flatons donc point, voyons ſans indulgence
L’état de noſtre conſcience.
Pour moy, ſatisfaiſant mes appetits gloutons
J’ay devoré force moutons ;
Que m’avoient-ils fait ? nulle offenſe :
Meſme il m’eſt arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévoûray donc, ſ’il le faut ; mais je penſe
Qu’il eſt bon que chacun ſ’accuſe ainſi que moy :
Car on doit ſouhaiter ſelon toute juſtice
Que le plus coupable periſse.

Sire, dit le Renard, vous eſtes trop bon Roy ;
Vos ſcrupules font voir trop de delicateſse ;
Et bien, manger moutons, canaille, ſotte eſpece,
Eſt-ce un peché ? Non non : Vous leur fiſtes Seigneur
En les croquant beaucoup d’honneur.
Et quant au Berger l’on peut dire
Qu’il eſtoit digne de tous maux,
Eſtant de ces gens-là qui ſur les animaux
Se font un chimerique empire.
Ainſi dit le Renard, & flateurs d’applaudir.
On n’oſa trop approfondir
Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puiſsances,
Les moins pardonnables offenſes.
Tous les gens querelleurs, juſqu’aux ſimples maſtins,
Au dire de chacun eſtoient de petits ſaints.

L’Aſne vint à ſon tour & dit : J’ay ſouvenance
Qu’en un pré de Moines paſsant,
La faim, l’occaſion, l’herbe tendre, & je penſe
Quelque diable auſsi me pouſsant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n’en avois nul droit, puis qu’il faut parler net.
A ces mots on cria haro ſur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par ſa harangue
Qu’il faloit dévoüer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venoit tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autruy ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’eſtoit capable
D’expier ſon forfait : on le luy fit bien voir.
Selon que vous ſerez puiſsant ou miſerable,
Les jugemens de Cour vous rendront blanc ou noir.

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Quelques remarques

☛ Un bacille est une bactérie en forme de petit bâton. Le mot est repris du latin bacillus, petit bâton, baguette. Selon la tradition, imbécile aurait la même origine : un imbécile fut d’abord quelqu’un sans force de corps ou d’esprit, autrement dit, sans bâton pour le soutenir. À noter que baculum, le mot latin qui signifie bâton, désigne aussi l’os pénien, dont le mâle humain est dépourvu… ce qui expliquerait peut-être cela ? À noter aussi qu’un des cousins grecs de baculum, βακτηρία (baktēā), désignant un bâton de marche, a été utilisé pour former le mot bactérie

Faiſoit (faisait) : Contrairement à ce qu’on croit parfois, les règles de prononciation du digraphe oi ou oy (le y n’est qu’une variante graphique du i) étaient, à l’époque, aussi nuageuses qu’une rêverie du commissaire Adamsberg, le héros de Fred Vargas : selon l’usage et sans doute le locuteur, soit on prononçait « wè » – mouè, le Rouè (en rrroulant le r) – d’où notre avait à partir d’avoit, soit on prononçait « wa », comme aujourd’hui. Voir à ce sujet les Remarques sur la prononciation dite restituée de la langue française d’« I. Pappas ».

☛ Le nom de l’antique fleuve des Enfers, limite entre le monde des vivants et des morts, Acheron, ne se prononçait donc pas « Akéron » comme aujourd’hui – orthographe actuelle Achéron – mais « Ache-ron », ainsi que le confirme le vers allitéré de la Phèdre de Racine (acte II, scène 5) : Et l’avare Acheron ne lâche point ſa proye

☛ La Fontaine donne à l’adjectif net sa prononciation ancienne : « nè », ce qui le fait rimer avec baudet. Notre prononciation actuelle de net et rut est une exception à la règle générale selon laquelle un t final est muet.

☛ On criait haro ! sur quelqu’un pour le dénoncer comme coupable d’un délit qu’on venait de subir.
L’âne émissaire de la fable tient son surnom, baudet, du vieil adjectif d’origine germanique bald, baud, « joyeux, plein d’ardeur », qui a donné l’anglai bold, « hardi ». Difficile à dire si ce sens a évolué, dans l’usage populaire du diminutif en –et, plutôt vers la sottise ou l’activité sexuelle débridée, Equus africanus asinus étant également réputé pour l’une et l’autre.
Peut-être y a-t-il eu convergence avec le mot ribaud, « homme débauché », qui vient, lui, du vieux verbe riber (cousin de l’anglais to rub, « frotter ») signifiant « être en rut, s’accoupler».
Baud est toujours le nom d’un type de chien servant à courre le cerf.

Massacre de l’innocent

6 commentaires sur “Puisqu’il faut l’appeler par son nom

  1. Merci de nous avoir rappeler cette belle fable que nous avions appris dans notre enfance ou jeunesse , dont la morale est intemporelle , cruelle , et si fréquente. Les mots employés, les qualificatifs , qui parlent à toute société, en tout temps .

    Aimé par 1 personne

  2. Une Fable bien pessimiste, hélas… à qui vous rendez beaucoup de vie grâce aux détails… Merci !
    Peut-on transposer cette Fable à ce que nous vivons en ce moment précis ?

    Aimé par 1 personne

    1. Merci, dame Marguerite, pour votre commentaire! Je ne sais pas si on peut l’appliquer à ce que nous vivons. Un virus est encore plus éloigné de nous qu’une bactérie dans le buisson du vivant. Et pour ce qui est de la recherche de bouc émissaire, le populisme ne semble pas encore vraiment profiter de la situation.

      Aimé par 1 personne

  3. Merci Philippe d’avoir ajouté quelques petites notes sur certains mots venant du latin , ou sur la prononciation de l’époque . J’avais lu le poème mais j’étais passé à côté de ces petites notes . Ces éclairages sont vraiment intéressants .
    Je suis en train de tout reprendre à zéro !!!

    Aimé par 1 personne

  4. Merci Marguerite pour ces compléments concernant les Pestes , l’identification de ces bactéries , l’évocation du bouc émissaire dans la fable , qui se retrouve également dans tous ces fléaux qui frappèrent les hommes à différentes époques .

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    1. Merci Charmiane pour tes commentaires, je l’avoue, cet article a évolué depuis sa mise en ligne, tout comme celui sur la fin de Gens de Dublin! Les précisions sur le bacille sont aussi les miennes, Marguerite est, elle, beaucoup plus prolixe sur son site!

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