Apprivoiser la faune des gorges

Il est parfois frustrant, dans un texte, de tomber sur des mots bizarres sans savoir comment les dire. Ainsi les h et les y qui peuplent certains mots savants, lesquels, pour cesser d’être obscurs, demanderaient un retour à leurs ancêtres du temps de Socrate ; ainsi les q, les ᾿ et les kh qui font de la lecture de certains mots d’origine arabe un parcours d’obstacles. C’est comme si notre alphabet et notre gosier n’étaient pas faits pour ça. En fait si ! mais, le temps passant, l’un et l’autre l’ont oublié. Pour y remédier, et en accompagnement à Alcaïque Milton, voici une petite introduction à la prononciation des gutturales. Ou comment s’équiper pour apprivoiser la faune des gorges.

Les mots sont d’étranges objets à la fois physiques et mentaux, qui entrent en nous par l’oreille ou par l’œil, et qu’on apprivoise avec le muscle sessile qu’on a dans la bouche.

Pour se faire une idée de la prononciation d’un mot inconnu, on peut avoir recours à l’écriture phonétique. Il suffit alors, abandonnant toute orthographe, d’attribuer un signe unique à chaque son distinct formant le dit mot, et de décrire comment on articule les dits sons. En bon jargon linguistique, ces sons s’appellent des phones, et de fait, chaque langue a sa faune sonore que, une fois passé l’âge du babil et des areuh, un organe phonateur inexpert a bien du mal à apprivoiser.

𐤎𐤎𐤎

Le cas (o)u

Ainsi la voyelle «u» du français est-elle un phone redouté par nombre de non-francophones, qui la cherchent désespérément entre le «i» et le «ou». En phonétique, l’affaire est plus simple, «u» est en général transcrit par y, puisque c’était la valeur de la lettre ϒ à Athènes dans la langue de Socrate.

Voir La nombreuse famille d’une lettre fantôme pour en savoir plus sur l’upsilon ϒ et sa sœur le digamma Ϝ, ainsi que sur leur ancêtre phénicienne 𐤅 et leurs descendantes latines F, U, V, W et… Y.

Mais comment transcrire notre «ou» ? Deux lettres, c’est trop d’une, pour un phone. Il est donc, en phonétique, le plus souvent représenté par u seul – ce qui n’arrive en écriture française que dans des mots à l’allure exotique, comme alléluiah ou ukulélé.

Vrais-faux phonèmes

Ce u-là n’est que l’une des nombreuses voyelles de la langue française (entre 13 et 17 selon la variété et la façon de compter), officielles en ce qu’elles sont chacune un phonème, c’est-à-dire un son non seulement distinct (le phone décrit plus haut) mais aussi distinctif de la langue : Qu’un seul phonème change, et c’est le mot qui change. Ainsi, peau, pou et pus sont – à l’oreille – trois mots différents par leur seule voyelle ; nous avons donc là affaire à trois phonèmes différents: o, ou et u… ou o, u et y selon une transcription plus phonétiquement correcte.

Vu sous cet angle, l’arabe est beaucoup plus simple que le français, puisqu’il ne compte que six voyelles-phonèmes, trois brèves et trois longues, de timbre u, a et i. Et encore les brèves peinent-elles à se faire entendre. Leur valeur est assez conventionnelle, d’où un certain flottement dans la transcription : d’une bouche à l’autre, d’un dialecte à l’autre, d’un océan à l’autre, le u bref arabe varie entre «ou» et «o», quand il ne disparaît pas. D’ailleurs, elles ne sont pas notées par l’écriture, sauf en arabe classique. Mais même là, seules les longues ū, ā et ī ont leurs vraies lettres… un peu comme des consonnes. 

Le français n’a plus d’opposition officielle (phonologique) de longueur entre voyelles. Il ne connaît que l’opposition entre voyelles orales et nasales. Celle-ci s’entend en théorie dans trait – train, œufs – uns, pote – ponte et las – lent. L’anglais, lui, est beaucoup plus complexe sur ce plan. S’y opposent voyelles brèves et longues, ainsi que voyelles simples, diphtongues et triphtongues. Bref, une vraie patinoire verbale ! Voir à ce sujet Couleur Chaos.

L’abjad du Levant…

De fait, ce sont les consonnes qui, dans les langues sémitiques, forment la charpente des mots, et, plutôt que de parler d’alphabet à leur sujet, il vaudrait mieux parler d’abjad.
L’abjad levantin est la liste traditionnelle des consonnes des langues ouest-sémitiques : l’hébreu, l’araméen, l’arabe… C’est une liste acrophonique et même pictographique à l’origine : chaque consonne était notée par le dessin schématique d’une chose dont le nom commençait par ladite consonne. Elle avait de plus la valeur numérique de son rang dans la liste.

Notre lettre Q aurait presque pu être dans ce cas avec son petit appendice caudal. Mais il aurait fallu pour cela que Q rime avec E plutôt qu’avec U.

Et comme elle vaudrait 17 en tant que 17e lettre de l’alphabet, un esprit mal placé pourrait, ainsi qu’on fait toujours en grec avec les noms dynastiques, parler, par exemple, de Jean Q à propos de l’éphémère Jean XVII, 140e pape de l’Église romaine, qui succéda au grand Sylvestre II, pape de l’an mille.

Certes on entend bien dans le vrai nom français de cette lettre une partie anatomique autrement plus charnue, et le dessin de son ancêtre 𐤒 (voir plus bas) en est assez évocateur, mais il serait vain de la chercher sous le Q d’un dictionnaire.

Ce dessin, contrairement à l’hiéroglyphe égyptien qui l’avait, pense-t-on, inspiré (par sa graphie seulement), ne signifiait pas autre chose que le phone consonne en question ; c’était une sorte de m[émo], un simple pense-bête, autrement dit, une lettre.

Et ces lettres furent, grâce aux marchands phéniciens qui les répandirent tout autour de la Méditerranée, à l’origine d’une grande partie des systèmes d’écriture utilisés aujourd’hui de par le monde.

… et ses gutturales

Parmi les consonnes de l’abjad, il en est plusieurs que l’on dit gutturales, du latin guttur, gorge, gosier. Elles semblent souvent étranges voire rebutantes au Français bien élevé, qui n’imagine pas sans rougir faire sortir de sa gorge autre chose que des raclements. Mais, dans les langues sémitiques, ce sont des phones à part entière.

𐤎𐤎𐤎

Dans le pharynx :

L’une de ces consonnes gutturales est la fricative pharyngeale sourde, qu’on note souvent par . Elle se prononce en plaquant la racine de la langue contre l’arrière de la gorge (le pharynx), et en forçant le passage de l’air, d’où la friction qui donne son nom à cette fricative.

Pharynx: partie de la gorge directement derrière la luette, sous la cavité nasale et au-dessus de la séparation entre le larynx (qui mène aux poumons) et l’œsophage (qui mène à l’estomac).

On la trouve, par exemple, dans les prénoms hébraïque Yōḥānān (Jean) ou arabe Yaḥyā (Jean le Baptiste dans la tradition musulmane) et Muḥammad –, mais on peut l’entendre aussi dans le râle sourd d’un zombie, ou au début d’un hat anglais hardi et feutré comme les bibis de la reine.

On pourrait aussi la décrire comme un f d’arrière, tout comme le r français est un r d’arrière, s’opposant au r roulé du bout de la langue. D’ailleurs, le nom de Mahomet s’entendait Mafomat en vieux portugais.

Du 𐤇 h et) au H

Dans l’abjad levantin, s’appelait ḥēt, mot signifiant palissade, barrière, et se notait 𐤇. C’était la 8e lettre de la série. On y a vu, simplifié et redressé, l’hiéroglyphe 𓈈, qui représente une section de territoire irriguée par le Nil.
En adoptant les «lettres phéniciennes», les Grecs leur ont confié, outre la notation de leurs consonnes, celles de leurs voyelles, faisant de l’abjad une écriture vraiment phonétique, la première du genre : l’alphabet. Devenu l’hellénique hêta, 𐤇 s’est alors assoupli, notant d’abord un h doux.

Expiration bizarrement dite aspirée en phonétique traditionnelle, et qu’on décrit parfois comme une consonne inarticulée, ou comme une voyelle sourde. C’est le h anglais ordinaire. Ce phone avait pourtant sa propre lettre phénicienne, que les Grecs auraient pu reprendre : le (= fenêtre), 5e de l’abjad et se notant 𐤄. Mais celui-ci, retourné, a perdu son aspiration initiale et est passé dans l’alphabet grec en notant la voyelle de timbre é : Ε, plus tard renommée epsilon. Elle a gardé même forme dans l’alphabet latin, et oscillait entre é et è dans la langue des Romains.

Simplifié, l’hêta Η est passé inchangé dans l’alphabet latin, où il a continué à noter un h fantomatique : ainsi notre H n’a-t-il plus d’aspiré que le nom – quand il n’est pas muet !
Mais, en grec classique, il en est venu à noter la voyelle è longue, et a gardé cette valeur dans cet alphabet, sous le nom d’êta (sans h). Mais comment faire alors pour noter le h doux, qui résistait vaillamment à l’extinction de voix ? On a coupé l’hêta en deux : Ͱ.
Rabougri mais sans changer de valeur, cet hémi-hêta subsiste dans l’écriture grecque classique sous la forme de l’esprit rude : . Ainsi l’article défini ho s’y note-t-il .
Il y a bien longtemps que les Grecs ont cessé de le prononcer.

À la luette : q

La lettre q, déjà mentionnée pour son tracé majuscule évocateur, note souvent la consonne occlusive uvulaire sourde. Celle-ci s’articule un peu comme k, mais plus en arrière, la langue appuyée non pas contre le voile du palais – k est une occlusive vélaire –, mais contre la luette (ou uvule, du latin uva, grain ou grappe de raisin). Typique de l’arabe classique – c’est l’initiale du mot Coran, القرآن (al-Qur’ān) –, elle s’est revélarisée en g dans plusieurs dialectes.

Tout comme ḥ, q est une des consonnes gutturales des langues sémitiques, nommée qōp en phénicien et notée 𐤒, la 19e lettre de l’abjad. D’origine incertaine, elle pourrait représenter le chas d’une aiguille… ou bien une nuque, ou encore un singe vu de dos. Elle a été reprise sous le nom de qoppa Ϙ dans certains alphabets grecs, mais sans doute avec la valeur de k : elle y remplace le kappa Κ devant les voyelles d’arrière, o et a. De là, elle est passée dans l’alphabet latin, où elle est restée : nous en avons tiré notre Q.

Entre le velum et la luette :

Gutturale bien connue, est le raclement « de gorge » qu’en bon français on appelle la jota, et qui s’articule normalement contre le voile du palais : c’est la fricative vélaire sourde, qu’on entend en écossais (loch), en allemand (Buch), en grec et en hébreu modernes… et en espagnol.

Dans la langue d’Almodóvar, jota est le nom de la lettre J, ainsi baptisée – d’après l’iota grec Ι – lorsqu’elle se mit à noter de façon exclusive la semi-consonne palatale j (c’est-à-dire le «y» du mot yeux). Jusqu’alors, j n’était qu’une variante graphique de la lettre minuscule i (rôle ornemental tenu en français par le… y !). De semi-consonne, J est devenue consonne, puis, de palatale, elle est devenue vélaire, et l’iota est devenu la ota.

Mais dans certaines langues, son lieu d’articulation recule parfois vers la luette, ce qui transforme en une fricative uvulaire, plus rude, qui s’entend d’ailleurs régulièrement en français (du Nord) : c’est le r de pitre prononcé «pitr», c’est-à-dire sans son e caduc final (le schwa ə). Ainsi en allemand, en espagnol, en hébreu, en arabe, où les deux phones sont deux variétés d’un même phonème.

Si s’entend aujourd’hui dans diverses langues sémitiques (généralement adapté en kh dans les mots d’origine arabe, comme sheikh, et en ch dans les mots d’origine hébraïque, comme Achab) il n’est pas listé pourtant dans l’abjad levantin, car ce phone n’existait pas en phénicien… ni en hébreu, où il est le résultat tardif de l’évolution du ḥēt.
L’arabe, lui, connaît depuis l’origine, mais a dû adapter sa version du ḥēt (ح) pour pouvoir intégrer dans l’abjad : خ.

Ce sont au final six lettres qu’il y a ajoutées.
L’alphabet arabe a été réorganisé, abandonnant l’ordre levantin dit ᾿abjadī pour l’ordre hi᾿ī, où les lettres sont regroupées par tracés similaires.

En glissade : ȝ

Par ȝ j’ai noté l’approximante pharyngeale voisée. Comme le ḥēt, fricative pharyngeale sourde, elle s’articule dans le pharynx, mais sans réelle friction et en donnant de la voix, un peu comme on se gargarise ; on peut essayer de l’attraper en glissant plus en arrière dans la gorge à partir du«r» français.

Elle est à l’initiale des mots ȝarabī – signifiant «Arabe» (en arabe, عربي, et en hébreu, ערבי) – et ȝibrī – signifiant«Hébreu» (en hébreu, עברי, et en arabe, عبري).
Au b près (adouci par l’hébreu en v après voyelle) et à l’époque près (il y a longtemps que le son ȝ a disparu de la langue d’Israël), chacun de ces deux noms de peuple est le même dans sa langue et celle de l’autre ; et leurs deux noms sont anagrammes dans l’abjad levantin commun.

Le ȝ s’y appelle toujours ȝayin, ce qui signifie œil, et était noté 𐤏, peut-être à partir de l’œil égyptien 𓁹. 16e lettre de l’abjad, ce signe est passé sans changer de forme dans l’alphabet grec, mais pour y noter une voyelle aussi ronde que lui, restée la même dans l’alphabet latin.

Le caractère que j’ai employé, ȝ, est en fait le yogh, un G modifié, lettre employée en anglais de la fin du Moyen Âge pour noter le g ou le (entre autres), et qui a l’avantage de ressembler au ȝayin arabe ع. En arabe de SMS, c’est souvent le chiffre 3 qu’on rencontre dans cet emploi.

Si le son ȝ a disparu de l’hébreu, la lettre ayin figure toujours – très modifiée : ע – dans la version hébraïque de l’abjad. Elle y est devenue muette, ou bien se prononce comme un coup de glotte : ᾿.

᾿ : plus bas que la glotte, y a pas

Dernier animal de cette faune phonique, le coup de glotte n’est rien d’autre qu’un bref claquement des cordes vocales, souvent noté en transcription par l’apostrophe ᾿. C’est le son qui précède chaque o dans le «o-o…» de dessin animé qui veut dire : «Il y a un loup là-dessous.» Mais il peut aussi s’entendre, comme une syncope, avant consonne.

C’était la consonne no 1 de l’abjad levantin, nommée ᾿ālep (le bœuf) en phénicien, et notée 𐤀. On peut y voir une tête de bovidé sous le joug, vue de côté. L’hiéroglyphe qui l’a peut-être inspirée graphiquement (𓃾) est, lui, sans équivoque. Il a suffi d’un quart de tour pour que 𐤀 note en grec la voyelle ouverte non arrondie : campé sur ses cornes, le ᾿ālep est devenu Α, l’alpha, toujours en tête, jusques et y compris – quoique raccourci de nom – dans notre alphabet.

𐤎𐤎𐤎

2 commentaires sur “Apprivoiser la faune des gorges

  1. Je viens de lire , longuement , ( en plusieurs fois , tant c’est nourri ) , tout ce chapitre  » Alcaïque Milton , puis  » Alcaïque Tennyson . Ecoute de tous ces petits extraits vocaux illustrant la phonétique des voyelles en grec , faisant connaissance de certaines consonnes venant de l’arabe , ou de l’hébreu , de l’alphabet phénicien …
    Que de riches liens , d’évocations sur les éléments de la vie , l’Histoire , la chimie , la phonétique , la poésie , Alcée , Horace , Homère , la mythologie , Virgile , La Divine Comédie , l’Apocalypse …Puis vient la très belle lecture du poème de Milton  » Paradis perdu  » , avec son souffle et sa force , transmis par Philippe . Evocation du nom des anges , du démon , du summérien , de l’arabe , de l’hébreu …
    La couleur carmin , sa petite explication de science naturelle , le souvenir d’Alcée , de Sappho , d’Homère et ce magnifique coucher de soleil , viennent conclure  » Alcaïque Milton  » et  » Alcaïque Tennyson  » .
    Merci Philippe pour tout ce partage sur tes recherches et tes transmissions si enrichissantes .

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